Le premier Trouz er Mor

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Parution majeure et unique sur Houat dans les années 60, le Trouz er Mor a été à l’île ce que la Bernache est à Arz : une gazette locale si prisée que même les extérieurs y étaient abonnés.
 

Le père Marquer✝︎, un écrivain !

Dès son arrivée sur Houat, le père Marquer s’est attelé à la rédaction du Trouz er Mor et à sa parution maniant la ronéotypeuse à tour de bras ! D’une façon plus ou moins régulière, il y mêlait avec verve et humour, les nouvelles des habitants, le calendrier des manifestations, des pages d’histoire, le bilan des naissances, baptêmes, mariages et décès et, à la fin de chaque numéro, nous pouvions suivre les aventures de Kam et Léon, dont je sais que certains étaient très friands.

Houat perdit beaucoup au départ du père Marquer. C’était un homme proche de la population, toujours prêt à rendre service. Il avait beaucoup fait pour la commune en tant que secrétaire de mairie. Il avait fait embaucher un ouvrier communal, fait acheter une remorque pour les transports et un tracteur avec une faucheuse pour faciliter le travail des personnes qui avaient encore des vaches. Il avait organisé le ramassage des ordures et aidait beaucoup les gens dans leurs démarches administratives. Il n’hésitait pas à se rendre au continent pour débrouiller les affaires et accompagner les marins de commerce pour obtenir les passeports de ceux qui naviguaient sur les bateaux faisant escale à l’étranger.

Il avait su gérer au mieux les bénéfices du magasin en utilisant les fonds pour l’entretien des locaux, comme l’école privée, le presbytère et l’église, dépenses qui incombaient normalement à la commune.

D’un milieu de paysans, il s’était bien intégré à la communauté de marins et était devenu un fin pêcheur de bars. Il avait acheté un canot[a] et les pêcheurs, trouvant qu’il prenait trop de risques, le mettaient souvent en garde, mais rien ne lui arriva.

C’est encore lui qui avait créé les armoiries de Houat « De la mer nous vivons », Ag er mor é viúamb[a]. Le fond azur pour évoquer notre position insulaire en plein océan et nos origines maritimes. La fleur de lys de Houat[b] qui s’enracine dans nos dunes et nulle par ailleurs[c].

A son départ, son successeur le recteur Marcel Bily[d] écrivait :
Monsieur Marquer nous as quittés après sept ans de service dans l’île. Mais son souvenir restera vivant ici et il serait difficile d’énumérer en quelques lignes tout ce qu’il a fait pour l’île : comme pasteur d’abord, et personne ici n’oubliera les sermons « enlevés » où l’Évangile trouvait presque toujours une application à la vie locale. Quelquefois chacun y prenait « pour son grade ». Parfois nous étions conviés à nous unir pour la pêche, à travailler pour l’avenir à l’écloserie, à ne pas vendre l’île, à ne pas trop se laisser aller aux facilités apparentes du progrès…

Comme secrétaire de mairie, c’est souvent grâce à son activité inlassable, à son sens de l’organisation qu’ont pu être réalisées certaines choses comme l’achat d’un tracteur pour les casiers, le ramassage des ordures, les transports en tous genres et les travaux agricoles, l’implantation d’une usine de dessalement et l’installation de l’eau courante en attendant le tout-à-l’égout[e], la construction d’un local pour le camion à incendie, l’organisation du transport pour les enfants en classe sur le continent. Combien de fois, en cas de difficulté, n’est-ce pas grâce à son sens de la décision que l’on a pu s’en tirer ! Pas d’employé communal ? Il conduisait le tracteur. Le tracteur tombait-il dans le port. Il en trouvait un autre. Combien de situations délicates débrouillées ! De dossiers complétés, de papiers remplis, de coups de téléphone donnés à droite et à gauche.

Il faut signaler les recherches que M. Marquer avaient faites dans les vieux registres de l’état civil et la connaissance approfondie qu’il avait acquise des ancêtres houatais : ce qui a permis d’arranger bien des affaires de vente de terrain. Combien de fois, en chaire et en privé, n’a-t-il pas conseillé à tous de ne pas vendre l’île ?

La Boutique Saint-Gildas lui doit sa survie après le départ des sœurs, une consultation de la population ayant indiqué que la grande majorité était d’accord. On peut maintenant admirer le nouveau magasin sur la route des Béniguet. Mais une de ses créations les plus vivantes restera le Trouz er Mor qui a maintenant six ans : on arrive au 32ème numéro. Ce petit journal très lu à Houat et en dehors a certainement joué un rôle important dans l’esprit qui anime l’île en cette période de transformations rapides.

Il faudrait citer pêle-mêle le foyer qui a rendu d’énormes services et dont la gestion est plus difficile qu’on le croit, les réunions de l’ACGF[a], la chorale, le chauffage de l’église, les transports de Houtais en voiture à Vannes ou Lorient, les visites de malades à l’hôpital, le blason de Houat, etc.

Le recteur avait toujours table ouverte. La maison était souvent pleine (Anne-Marie « Tatanne » en sait quelque chose !). Depuis, les ministres, préfets et députés jusqu’aux ouvriers de passage, en passant par les journalistes, les gens ne trouvant pas de place à l’hôtel, les campeurs chassés par la pluie, les hippies, etc.

Mais c’est souvent autour de cette table que se sont réglés nombre d’affaires et que Houat a acquis bien des avantages que n’ont pas les petites communes de l’intérieur.

M. Marquer est arrivé à Houat à peu près en même temps que l’électricité. Il a vu s’installer la télévision, tout le confort ménager, l’eau courante de l’usine, l’invasion des touristes et plaisanciers. Depuis, l’île n’a fait qu’évoluer. En bien ou en mal ? Il est difficile de le dire pour le moment, mais il semble que Houat ait choisi le bon cap, tout en préservant à la fois son territoire, en vendant le moins possible de terrain, sauvegardant ce quelque chose qui ressemble à une âme et qui est une certaine façon de vivre que l’on ne trouve que dans cette île.

M. Marquer a orienté cette évolution, cherchant en même temps à nous amener à prendre en mains nos responsabilités, à décider nous-mêmes de notre sort. Et nous lui serons reconnaissants de cette aide en un moment important de l’histoire de l’île.

Nous lui souhaitons bonne chance dans son nouveau poste, espérant qu’il n’oubliera pas son ancienne paroisse et qu’il prendra de temps en temps le chemin de la mer…[a]
 
© Sylvie VERDI – Histoires de Houat – 2008-2020 – Toute reproduction interdite.
 

Une famille d’écrivains

Ce que l’on sait moins en revanche, c’est que le Père Marquer est le frère de l’écrivain Erlannig (François Marquer) auteur d’ouvrages majeurs comme « Le Général Louis-Charles René De Sol De Grisolles – La Résistance Bretonne A Napoléon Bonaparte 1799-1815 » (1966) dont le travail historique force le respect et l’admiration des connaisseurs. Il est également le fils de Bleiguen (Edmond Marquer) qui a écrit le célèbre « Chouans et bleus : Questembert et Haut-Vannetais » (1958).

Avec l’autorisation du Père Marquer, voire sa recommandation expresse, je vais me faire un plaisir de faire paraître ici quelques extraits de son bulletin le Trouz er Mor. En attendant, il me dit de vous saluer tous… mais de l’au-delà désormais, puisqu’il nous a quittés fin janvier 2020, après 96 ans de vie bien remplie et 72 ans de sacerdoce !

Voilà qui nous peine tous, au plus profond, car bien qu’il eût une famille, il faisait partie des nos familles à nous : celle de Questembert, celle de Houat, celle de sa communauté religieuse, celle de la Marine et des paroisses où il a servi.

Il reste bien présent et il continue de vivre dans nos mémoires.

 
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